Yves Moraud
Fruit de la passion
Les hommes de lettres ne correspondent pas toujours à limage dÉpinal que lon veut bien sen faire. Et si Yves Moraud a bel et bien la tête dans les nuages de la création, il naura, en une vie bien remplie, jamais perdu une occasion de garder les pieds sur terre pour y semer les graines de ses passions.
Cest un petit bonhomme dont les yeux plissés trahissent immédiatement lesprit. Cest un homme dun certain âge qui assume sa coquetterie de jeune fille sans tourner autour, mais rougit presque quand on sétonne de ces années quil veut finalement bien avouer. Cest un homme de lettres et de vie, dont lexistence sécrit en majuscules depuis des décennies, sous la forme dune pièce en cinq actes perpétuellement renouvelés, avec pour thématique éternelle la passion, envers et contre tous.
Débarqué à Brest à la veille des événements de 68, Yves Moraud y fera toute sa carrière, toutes ses carrières. Celle du professeur de lettres pour laquelle il fut parachuté sur ce bout de terre inconnue, mais « qui mattirait, puisque la fac naissait à peine, quil y avait tout à faire, et que jétais bien décidé à ne pas men tenir à lenseignement des lettres ! » Celle du metteur en scène aussi, en reprenant avec succès le centre dramatique universitaire, « à lépoque moribond », et quil mènera jouer bien plus loin que sur les scènes de Bretagne et même de France, au profit de Giraudoux, Marivaux, Corneille et tous ses autres dieux du Panthéon littéraire. Celle de lintellectuel, spécialiste de Marguerite Duras, a qui il a consacré de nombreux textes, et dAndré Malraux (à loccasion du centenaire de la naissance de ce dernier, il organisa un grand colloque à Brest en 2001.) Celle de directeur-fondateur du premier Institut de préparation aux concours administratifs monté au sein dune fac des lettres, « ce qui ma valu lostracisme de toute ladministration et de pas mal de collègues ». Il y en eut dautres, à la tête de lAbbaye de Daoulas, à celle de la Mission culturelle de lUBO
Le gamin originaire de Charente, aux racines bien plantées dans des origines paysannes « que je continue à revendiquer ! », aurait sans doute pu se laisser filer le long dune existence toute tracée, à labourer les terres familiales plutôt que de dévorer encore et encore les aventures dun certain Michel Strogoff. « Après, il y a eu Tristan et Yseult, de Bédier, qui ma révélé le monde celtique et la magie de la littérature, et jy ai aussi découvert la Bretagne, sans y avoir mis un pied ! » Pourtant, le gamin studieux mettra du temps avant de barrer vers lOuest. Il lui faudra en passer par Paris et, évidemment, le TNP de Jean Vilar, « cette rigueur et cette poésie qui me plaisaient infiniment. Mais ce nest pas là que jai acquis cette passion pour le théâtre, non. Cest en Normandie, à la Ferté Massé
» Le tout jeune prof de lettres du début des années 60 y trouve « 500 élèves qui sennuyaient. Ils sont venus me chercher et lon a monté une petite troupe qui a eu, très vite, un vrai succès ».
Lettres révolutionnaires
Tout partira de là. Par hasard, comme toujours dans la vie de cet éternel découvreur de nouveaux horizons, mais aussi par affinités
« Car là-bas voyez-vous, on était dans ce type de lycées techniques modernes où jamais on ne faisait la différence entre les élèves « nobles » et les autres, ceux du technique
Et moi, jai fait dire du Valéry et du Verlaine à tous
» Plus tard, et plus à lOuest, le même jeune homme poursuivra les mêmes chimères, comme il persiste à les débusquer aujourdhui encore.
Nommé à Brest, dans cette faculté naissante de lan 67, Yves Moraud nest pas larchétype du soixante-huitard. Quoique
« Eh ! Mais jarrivais pour faire la révolution ! Et quelque part, nous lavons faite, avec lIpag. » Celui pour qui la mer nétait quun horizon de plus parmi tant dautres apprendra à lapprivoiser, à laimer, à ne plus vouloir la quitter. « Jai fait toute ma carrière ici, jai refusé tous les autres postes. Dabord, parce quil y avait tout à créer, et moi ce que jaime dans la vie cest la naissance et le mouvement. Jai fait ce choix, et je ne me suis pas privé de créer ! », rigole-t-il quelques décennies plus tard.
Sa révolution à lui, il la fera donc logiquement sur une voie où nul ne lattendait. « Parce que tout le monde mintéressait, et que justement, à la fac, personne ne sintéressait à ceux qui étaient collés ou devaient quitter la Faculté des lettres sans diplômes professionnels pour des emplois hasardeux
Il fallait bien faire quelque chose ! », semporte-t-il. Le petit prof de la petite ville de province sen donnera les moyens. Non sans sattirer, donc, quelques sévères inimitiés. « Pensez ! À lépoque, en 72, jétais le seul directeur dun Ipag en lettres : une vraie aberration ! Personne ne voulait nous suivre, ni ladministration locale, ni lÉtat, ni les collègues de Lettres
On y est quand même arrivés, avec une petite équipe où figurait Monique Roué, inlassablement soucieuse daider les plus défavorisés. Et notre victoire a été de voir toute la promo reçue à des concours de catégorie A
ça a été la consécration dune idée qui semblait folle pour tout le monde ! » Elle létait un peu, dans cette équipe qui vit les profs rassembler les élèves, à Noël, et se voir noter par eux : « Cétait lidée révolutionnaire de 68, et nous lavons fait !!! » Les yeux de celui qui garda la barre du navire 26 ans durant en pétillent encore.
Mais il fallut bien se résoudre à passer le relais, à voir les choses changer. À les faire changer. Ce sera la Mission culturelle, « que jai fondée et jen suis fier ! Même si là encore on est venu me chercher, parce que jétais un homme de théâtre, et quà lépoque, nous organisions des festivals à Brest, en faisant venir des gens comme Varda ou Godard, tout de même ! » Cette fois, il sagira de donner le manche aux étudiants, de les pousser à sinvestir. Il en ressortira lorchestre symphonique universitaire, aujourdhui fort de 80 musiciens, mais aussi des centaines dexpos de peinture, le centre dramatique universitaire, un orchestre de jazz
Concentré de vies
Touche à tout, Yves Moraud ? « Non ! Ce nest pas vrai ! Je suis simplement un vitaliste, je crois beaucoup au potentiel de lêtre humain, et je me désole souvent quil ne lexploite pas assez
Alors, en tout, jai été là pour pousser les autres, au théâtre comme avec mes étudiants. Car vous vous dites toujours quun jour ou lautre ils finiront par vous dépasser ! »
Mais justement, ce théâtre qui a mené sa vie, lhomme na jamais voulu, jamais su peut-être en franchir la porte autrement quà labri du rideau. Étonnant paradoxe pour cet homme des faits et des réussites
« Acteur ? Non
peut-être par timidité. Mais jai toujours senti, en revanche, que je pouvais faire aussi bien que certains dans la mise en scène. » Avec ses acteurs brestois, il laura dailleurs prouvé plus dune fois, et relève encore aujourdhui le défi. Sur des textes classiques, toujours, « car jai la faiblesse de penser que cest encore ce que lon a fait de mieux en matière de modernité ».
Au cur de ce tourbillon de vies concentrées en une seule, un petit bonhomme, donc. Mais pas si petit quil ne puisse toucher de son âme les étoiles des mondes imaginaires de la création. Et ce dautant plus quil assume ses multiples paradoxes : « Je sais rire et ma passion ne me rend pas aveugle. Je suis le type qui aime dautant plus la vie quil accepte la mort
Et donc, tant que je serai vivant, jaurai de lénergie et jirai jusquau bout de moi-même, en poussant les autres jusquau bout deux-mêmes. Pour voir. Pour justifier une vie que lon crée à chaque instant et que lon a envie de partager avec dautres. Dans leffort, dans la joie. »
Dici là, il faudrait un roman pour décrire les vies quil a vécues en réalité comme en rêve. Et puis un autre, pour imaginer toutes celles quil pourrait encore se tracer. Il ne les écrira pas. Trop de choses à construire et à vivre encore « Et puis, je naime pas la station assise : comme disait Nietzche, on pense en marchant ! » Fuite en avant ? « La vie nest pas donnée, il faut se la faire ! Mais il ny a pas de fuite possible. » Dit-il en se levant, pour aller arpenter, sans doute, les voies de ses avenirs
Élisabeth Jard