Patrick Lozach - La tête et les mains
Entre ces mains-là, des centaines de corps sont revenus du côté de la vie. Chef du service de chirurgie générale et digestive du CHU de Brest, Patrick Lozach fut lune des chevilles ouvrières de la mise au point de techniques novatrices dans le domaine de la chirurgie des cancers de lsophage.
Aujourdhui, son équipe brestoise figure parmi les meilleures de France. Un rire fort et franc, un regard empathique, où le plaisir de vivre le dispute aux évidences des douleurs. Une stature imposante, mais qui ne cherche pas à vous en imposer, juste à vous faire comprendre. Et des mains, aussi fines que celles dun pianiste ou dun violoniste. Des mains dorfèvre surtout, au service dune tête fascinée par la toute puissance de cet art ô combien complexe auquel il aura consacré une large part de son énergie et de son existence : la chirurgie.
Ce corps qui parle de tous ses pores, qui soutient le discours, qui létaye mieux que les phrases les plus alambiquées, est celui dun homme dont la profession consiste à guérir celui des autres
Bien coupable dénomination, pour cette discipline à laquelle Patrick Lozach, chef du service de chirurgie générale et digestive du CHU de la Cavale Blanche à Brest, se voue corps et âme depuis plus de quarante ans. Et quand lon sait que le service brestois spécialisé dans la chirurgie viscérale, et plus particulièrement dans celle des cancers de lsophage, est aujourdhui considéré comme lun des meilleurs de France dans le domaine, avec Lille, lon comprend mieux la fougue avec laquelle lhomme parle encore aujourdhui de la beauté de ce geste
De la philosophie à la chirurgie
« Ma vocation pour la chirurgie, est, je crois, née à 10 ans sur les quais de Saint-Malo, en écoutant les récits dun neuro-chirurgien ami de mon grand-père », affirme-t-il aujourdhui. Cest donc là que surgit son « absolue fascination pour cette cohabitation entre la pensée et la main, dans ce geste. Et puis il y avait aussi le caractère sacré de cet acte qui consiste à pénétrer dans le corps humain, et qui signifie alors soigner de manière personnelle, cest-à-dire sans passer par lintermédiaire de médicaments ».
Cet acte aux résonances magiques dans lesprit de lécolier, lhomme sera amené à lapprivoiser, lentement, souvent dans la douleur, mais sans que jamais lidée de renoncer ne leffleure : « Il y a eu cest vrai, des guerres internes
Et notamment dans lapprentissage. Car autant lacte en tant que tel pouvait me fasciner, autant le sang et tout le reste
» Cette bataille interne, à limage de celle menée par les cellules saines contre leurs jumelles cancéreuses, ne sera pas le seul obstacle sur la route du médecin en devenir : « A un moment donné, médecine et philosophie se sont heurtées. Mais il sest très vite avéré quil était plus facile dêtre chirurgien en pratiquant la philo que linverse ! », sourit-il, la main posée sur lun des nombreux recueils de philosophie qui, où quil aille, lui servent de refuge comme de démultiplicateur despoir. La solution à ce dilemme aurait pu se trouver, aussi, dans lexercice de la neurochirurgie : « Cette discipline mattirait au départ : cest, dit-on, la chirurgie de lâme
Mais on peut se balader des années dans le cerveau sans parvenir à la trouver ! » Le hasard sera finalement le plus sûr conseiller, le plus heureux en tout cas : en 1975, le jeune interne débarque à Brest, dans les couloirs du service de chirurgie digestive. « Le chef de service, le Pr Charles, voulait monter ici, où cela nexistait pas, un service de chirurgie de lsophage. »
Cette spécialité manque alors cruellement, dans un département qui figure parmi les plus touchés pour ce qui est de lincidence des cancers de lsophage. « À lépoque, il y avait bien la possibilité de partir se faire opérer à Paris, pour les plus riches. Mais pour tous les autres, il ny avait rien. Du tout. » En ce temps-là, dailleurs, la connaissance des médecins français en la matière nest guère avancée : si opérations il y a, beaucoup baissent les bras avant de franchir le pas, tant le taux de mortalité postopératoire est phénoménal.
Plus de 100 opérations annuelles
Sous la tutelle de son chef de service, le jeune représentant de lhôpital brestois prend son bâton de pèlerin : « Je suis allé me former auprès des plus grands spécialistes de cette chirurgie, de par le monde. À Montréal, en Italie, et bien sûr au Japon », ce dernier pays partageant avec la Bretagne le triste privilège dun taux record de cancers digestifs. Ce périple riche en enseignements lui permettra, en 1982, de poser à Brest les bases dun service spécialisé qui opère désormais environ 45 % des cas de cancers de ce type sur le département, quand à peine 5 % passaient par cette étape dans les années 70. « Aujourdhui, nous en sommes à plus de 100 opérations annuelles, avec un taux de mortalité postopératoire de moins de 5 %... » Des résultats inenvisageables quelque vingt-cinq ans plus tôt. Mais la seule technique chirurgicale ne fit pas tout : « Il a fallu, aussi, bien sûr, former au dépistage, notamment chez les généralistes. Nous avons également poursuivi de nombreuses études, à travers notre Unité de recherches et détudes sur les maladies de lsophage. Nous avons beaucoup progressé, mais le combat nest pas terminé, loin de là
» Le terme guerrier nest pas employé par hasard. Car si léquipe des Brestois peut se targuer dun beau parcours en terme de service rendu à la santé publique, elle le doit surtout à elle-même et au mécénat privé
« Les études que nous avons pu mener, les échanges internationaux qui nous ont permis davancer, et den faire profiter dautres pays, tel le Cambodge ou la Roumanie, tout cela naurait pas été possible sans la manne des fonds privés locaux ! Ailleurs en France, mes collègues nont pas cette chance, et les financements publics ne sont hélas pas au rendez-vous », pointe-t-il amèrement.
Lassitude et espoirs Engagé sur tous les fronts, depuis la recherche jusquà la médecine humanitaire, Patrick Lozach a dû, au fil des ans, accepter de lâcher le bistouri. Un déchirement cicatrisé à la faveur dautres victoires. « Ma passion demeure dopérer, mais je crois que jai acquis une maturité qui fait que je dirige le service et que jenseigne. Mon honneur est davoir pu développer ce service avec les gens que nous avons formés, puis réussi à titulariser en leur confiant des secteurs qui forment le pôle dexcellence dont nous avions besoin. » La flamme nen demeure pas moins intacte, dans le souvenir, dans la transmission aussi. Même si la crise des vocations, notamment en chirurgie, lui pose question. « Cest vrai, lapprentissage est terrible
Mais vous progressez chaque fois, jusquà ce moment où votre acte devient pur. Vous êtes alors comme lâché par votre conscience, dans une sorte détat de grâce, ni dans la peur, ni dans la gloire », évoque-t-il, le regard ailleurs. Peut-être égaré dans les questionnements de la philosophie, peut-être perdu dans les souvenirs des douleurs quil a fallu porter : « Jai toujours à mes côtés les néoplatoniciens, et puis bien sûr les stoïciens : ils mont aidé à traverser tout ça. Après, bien sûr, il y a la mer, lamour, lamitié, les voyages, la fête, les femmes
Il faut un peu de tout ça, parce que quand vous devez accompagner un malade du cancer pendant des mois, la joie, il vous faut bien la trouver quelque part
»
De quoi demain sera-t-il fait ? Patrick Lozach ne semble pas vraiment se poser la question. Le cours des choses se poursuivra, et lui le suivra ou pas. Car si sa fierté est bien réelle quant au succès de son équipe, la lassitude dun système « ubuesque, où lon ne peut pas embaucher des étudiants étrangers que lon a formés », lest tout autant. Alors, « si tout devient vraiment trop pourri ici, je prendrai ma petite boîte à outils pour aller opérer de par le monde ». Pour revenir aux sources de sa passion. Et trouver peut-être, sur le quai dun port dAsie ou dAfrique, un petit garçon qui écoutera ses histoires de bistouri et de philosophie, avec dans les yeux une petite flamme qui ne demandera quà grandir
Elisabeth Jard