Mélanie Thomin
Passe ton Capes après
Elle na rien dune pasionaria. Depuis près de sept semaines, pourtant, elle est tous les jours « au front ». Dans les amphis ou dans la rue, Mélanie Thomin, secrétaire générale de lUnef de la faculté des lettres brestoise, prend la parole avec dautres représentants dune génération qui refuse dêtre caricaturée. Et affirme vouloir simplement croire quelle a le droit à un avenir.
On avance en marchant. Cet adage, Mélanie ne sattendait pas à le mettre en pratique aussi vite. Avant-hier encore, la jeune Landernéenne planchait sur ses cours, rêvant de pouvoir un jour pas si lointain transmettre le flambeau de lenseignement à de prochaines générations.
Cétait avant. Cest loin. En quelques folles semaines, le temps a déferlé, à coups dAG, de blocus, de manifs, de débats, de combats. Et celle qui ne sétait engagée dans le premier syndicat étudiant de France quà la dernière rentrée universitaire est désormais plus habituée à parlementer au micro ou à négocier avec les CRS quà décortiquer les subtilités de la langue de Molière.
En septembre dernier, la jeune fille de 21 ans aspirait à prolonger ses convictions dans laction. « La conscience politique, cela faisait déjà un moment que je me létais construite, petit à petit. Je nenvisageais plus de passer mon année à aller simplement en cours, je voulais rendre cette période de ma vie plus constructive.»
Adhérente, très vite militante, Mélanie se prend au jeu, « parce que je me retrouvais dans les idées de lUnef, notamment dans les positions qui consistent à défendre lavenir de la jeunesse ». Parachutée secrétaire générale du syndicat Unef des lettres au second semestre, elle entre en collision frontale avec ses aspirations : « Au départ, nous avons soutenu le mouvement des étudiants en sports, qui se mobilisaient contre la suppression des postes aux concours de lenseignement. Le CPE est venu sy rajouter, et il a fallu crocher dans les deux causes en même temps
On peut être fiers : la fac de lettres a été sur Brest à la base du mouvement, et nous avons réussi, très vite, à fédérer du côté des étudiants puis des lycéens », sourit-elle au beau milieu dune faculté bloquée depuis près de sept semaines.
Réveil des consciences
Porte-voix dun petit peuple que certains considèrent encore comme une masse sans conscience politique, sans volonté, privilégiée souvent, Mélanie contre, point par point, les critiques, les a priori. Et dabord ceux qui voudraient que le mouvement soit instrumentalisé : « Lopinion des étudiants dici, personne ne la leur a imposée : nous navions pas de modèle pré requis à leur proposer. Nous, nous avons juste expliqué, responsabilisé, informé des jeunes qui au départ ne savaient pas grand-chose de ce CPE et de ses conséquences. » Fac de lettres, de sciences ou de droit. Iut de Brest, fac de Quimper : avant la grosse vague de mobilisation, la jeune militante a sillonné le département, pour relayer linfo, remuer les méninges, réveiller ces fameuses consciences. À compter du 14 février, lagenda sest affolé, les manifs et les « actions » se sont multipliées, les foules ont embrayé. Non sans réflexion, car cest bien là que le mouvement veut en venir, martèle la jeune fille : « Cette génération quon cherche à désolidariser, à faire passer pour individualiste, elle montre aujourdhui quelle est capable de proposer autre chose, quelle peut sengager. » Quant aux doigts pointés sur des étudiants pas concernés par la « cause » pour laquelle ils se battent, Mélanie y oppose sa propre situation : « Moi, je pensais être prof
En lettres, les postes aux concours ont baissé de 30 %. Sans le Capes, je vais droit vers les remplacements, la précarité, et ce avec ou sans CPE
» Et si ce dernier fait lunanimité contre lui, « le but est de combattre la précarité en général, dont ce contrat nest que lantichambre ! Sil ne passe pas, cela permettra de démontrer que le modèle de société, de plus en plus précaire, que nous propose le gouvernement, on nen veut pas ! » Une position qui ne va dailleurs pas sans contre-propositions, où surnagent les revendications dune « vraie politique en faveur de la jeunesse, des mesures politiques capables de permettre à la jeunesse de sémanciper, des vraies mesures passerelles vers lemploi, et entre autres lallocation dautonomie. »
Reprendre ses droits
Beaux discours idéalistes, portés par une génération trop habituée à son petit confort ? « Autour de moi, la précarité des étudiants est une réalité ! Ne serait-ce quà Ségalen, 60 % dentre eux travaillent pour financer leurs études, parce quils ne peuvent pas faire autrement. Ce nest déjà pas évident, mais quand on sait que même avec des diplômes cest la précarité qui nous attend
» Il y a de quoi faire monter une mayonnaise, dont les ingrédients étaient, selon Mélanie, à point depuis un moment déjà. « Cest une accumulation. Des mesures qui depuis quelques années déjà sont méprisantes pour la jeunesse. La crise des banlieues nétait quune prémisse. Ma génération a vécu sa fin dadolescence avec mai 2002. Aujourdhui, parce que lon veut avoir des perspectives davenir, on réinvestit dun coup nos droits ! »
Ce droit à la réussite quont vécu leurs parents, quils voient aujourdhui se réduire à peau de chagrin, les jeunes ne veulent pas le lâcher. Quitte à faire « des sacrifices » sur cette année détudes qui sera de toutes les façons désormais difficile à mener
« Certains profs essaient de nous rappeler à la « réalité immédiate », celle des partiels. Je dis quil faut savoir ce que lon veut : un vrai emploi pour plus tard, ou rester enfermés dans ce cercle vicieux de la précarité. On ne peut plus lâcher maintenant ! »
En sept semaines de crise, la vie de la petite étudiante en lettres a basculé. Les heures ne se comptent plus, entre la préparation des manifestations, les voyages éclairs en coordinations nationales, les AG. Et la décision de promulguer la loi sur légalité des chances, prise le 31 mars par Jacques Chirac ne semblait pas, après la forte mobilisation du 4 avril à Brest, propre à annoncer un reflux de la mobilisation locale. « Ce compromis ne nous convient pas, il nest pas démocratique car Jacques Chirac na pas écouté la rue. Les négociations ne peuvent passer que par le retrait du CPE », insistait la jeune militante. Mercredi 5, d'ailleurs, les étudiants brestois ont à nouveau reconduit le blocus de leur faculté.
« Un tournant »
Le Capes sera sans doute pour plus tard. Ou pas. Comme tant dautres, Mélanie a des parents inquiets pour son avenir proche. Mais, dit-elle, « conscients que cet engagement nest pas artificiel, quil est utile. Ils le voient dans les journaux, tous les jours ! »
Face aux doutes et aux reproches qui naissent sur lintransigeance des syndicats, la militante nenvisage pas de baisser le drapeau. Quelle que soit lissue de « ce mouvement singulier, qui pour la première fois depuis des années a mis des millions de personnes dans la rue, ensemble », elle reste confiante « et fière ». Parce que le mouvement aura marqué un « tournant. Les jeunes ont réappris à se poser des questions, à avoir envie de continuer à se les poser ». Et à y répondre « aujourdhui dans la rue. Demain, il y aura les urnes. »
Élisabeth Jard