Hanvec
Le loup, le nabab et le roi des ciels
Hanvec est écartelée entre la mer, la montagne et le bourg. Cernée par les bois. De la forêt du Cranou qui samuse encore à égarer le randonneur de temps à autre, un ermite avait prédit : " ici, jamais bois ne manquera ". Les rois, pour leurs navires, nen voulaient pas dautre. Pas de forêt drue comme celle-ci sans loups. Ils sont un peu plus loin, à Menez-Meur. Entendez voir. Ils hurlent la nuit. A Hanvec toujours, lair de la montagne souffle
à 217 mètres. Voici les monts dArrée. Jaunes, mauves. Qui ont les pieds dans leau, à Lanvoy, face à lîle dArun. Avec seize kilomètres sur seize, Hanvec est lune des communes les plus vastes du Finistère. Le GR 37, qui va de Guerlédan à Crozon, la traverse, évidemment. On y pourra marcher tout son saoul. La tête dans les nuages. Ceux-là même que monsieur Eugène Boudin, que Corot désignait comme " le roi des ciels ", aimait peindre ici en arpentant les chemins au bras de sa femme, née à Hanvec. " Il y a ici un horizon si lointain quon peut se croire au bord de la vaste mer " disait-il. Sans doute aussi, au détour dun affleurement de grès jailli des landes, vous entendrez la rumeur de Californie, le chercheur dor. Ou du nabab de Kerliver.
Monique Férec
La Californie et le chercheur dor
Le rêve américain se termine dans les landes.
Autrefois, le lieu Menez-Meur, qui abrite le parc du même nom ne disait rien à personne. Tous les anciens lappelaient le plateau de Californie. Ce dernier tirait son nom du sobriquet du propriétaire qui le premier, aménagea le site à la fin du XIXe siècle. Celui-ci sappelait Julien Prioux. Fatigué de casser des cailloux sur les routes bretonnes, il partit un beau jour de Brest sur un brick chercher de lor dans le Nouveau-monde. On connaît peu son épopée californienne. Pour des raisons bonnes ou mauvaises, lhomme appréciait le silence et préférait vivre caché. 300 hectares à Menez Meur seront sa tanière " dans laquelle il ne souffrait aucun intrus ", raconte Fernand Pérignon, historien qui relatait cette anecdote il y a quelques années. Julien Prioux mourut à 73 ans, en 1900, à Hanvec. Son domaine fut vendu plusieurs fois avant dêtre acquis par le Conseil général en 1969.
Monique Férec
* Hanvec signifierait camp dété, pour désigner des pâturages saisonniers à lorigine de linstallation des premiers bretons
Le domaine animalier de Ménez Meur abrite 250 animaux : cervidés, sangliers, chevaux, loups. Tel 02 98 68 84 95.
Kerliver
Le Nabab fait école
Il parlait persan, il allait devenir nabab.
Du haut du manoir de Kerliver, cinq siècles vous contemplent. Cette propriété est attachée au nom de lun de ses derniers propriétaires, François-Emmanuel Deshaies de Montigny, appelé " le nabab de Kerliver ". Dans son fascicule De Kerliver à Chandernagor, lhistorien Thierry Le Roy rappelle les principaux jalons de la vie du personnage. " Il avait une trentaine dannées quand il fut choisi par le ministre Sartine pour une mission auprès du Grand-Moghol, empereur des Indes, en raison de sa parfaite maîtrise du persan. Cest au cours dune mission, à lépoque où il se met au service de lempereur pendant sept ans, quil aura linsigne honneur de se voir attribuer le titre de nabab, cest-à-dire de prince gouverneur. En 1788, il était nommé gouverneur de Chandernagor ". Mais laventure nétait pas terminée. La révolution éclatait un an après en France. " En sopposant à la traite des esclaves, il ne sétait pas fait que des amis. En 1790, un complot allait le faire prisonnier. Il est libéré par un vaisseau britannique ". Le nabab sera mandaté par Bonaparte pour une dernière mission à Chandernagor. Avant de finir sa vie " général certes, mais ruiné, aveugle, infirme ". Le corps du nabab Montigny repose au père Lachaise et son tombeau est toujours entretenu aux frais de lécole de Kerliver, comme lavait précisé le testament de son fils Emmanuel-Ernest. Cette école avait été créée par ce dernier pour former les jeunes filles aux travaux de la ferme. Aujourdhui, cest un CFA spécialisé dans lhorticulture et les espaces naturels.
Le loup hurle encore
La nuit, à Ménez Meur, pour mesurer leur force, les loups hurlent à la mort.
A Ménez Meur (" la grande montagne "), Patrick Miossec, responsable du parc animalier du parc dArmorique, est le maître des loups. Cest lui, et lui seul, qui est titulaire du très officiel certificat de capacité national qui accorde le droit de présider aux destinées de ces mammifères carnivores " classés aussi dangereux que les félins ". Un sas, quatre portes, deux séries de clôtures, on ne joue pas avec la sécurité des soigneurs et du public. Mais il faut tempérer : " Il ny a jamais dincidents avec les loups. Les cochons, ou les vaches, peuvent présenter plus de danger ", prévient Patrick Miossec. En ce moment, lenclos de 1800 m2 accueille cinq adultes et une petite louve. Croc-noir, le chef de meute, qui succède à Bara, mort à 19 ans, est " le plus fort. Cest le premier qui vient chercher la nourriture. La meute se partage chaque mois 380 kg de carcasse de buf ". La mission de nourrissage est confiée à une seule personne, en loccurrence Stéphane De Lucas. " Il faut surtout bien répartir la nourriture dans lenclos. Ne jamais saccroupir devant un loup, ou lui tourner le dos. Les femelles peuvent être agressives si elles ont des petits ". Mais, la plupart du temps, les loups sont naturellement très craintifs. Et le restent. Le fait quils ne shabituent vraiment jamais à lhomme vient renforcer le mythe. " Celui qui danserait avec les loups danse avec des animaux qui ne sont plus des loups. La peur de lhomme est dans leur instinct de survie. Ils sont sans cesse sur leurs gardes". A Hanvec, la légende nest pas près de séteindre quand vous entendez Patrick Miossec ajouter : "Ménez-Meur est un lieu magique. Vous me croirez ou pas, mais la nuit est ici plus noire quailleurs : les arbres craquent, les animaux se promènent, les promeneurs se perdent, et les loups hurlent ". Dans le fond, rien na changé depuis les siècles passés, quand le loup, ce double diabolique du chien omniprésent dans les forêts bretonnes, arpentaient les landes.
Le peintre Eugène Boudin ici comme chez lui
Cest lamour qui a conduit laquarelliste dans le fond de la rade de Brest.
Laissons à Eugène Boudin, grand aquarelliste novateur du xixe siècle, le soin de décrire Hanvec côté mer. Lui qui aimait " limbrication de la terre et de la mer " en parlait comme dun " coin de la rade de Brest dominé par les hautes terres. Sur leau limpide et brillante comme un miroir posé à plat et sur cet argent liquide, la flottille des petits sabliers aux voiles rouges défile silencieusement et se perd derrière un petit cap ", peut-on lire dans un ouvrage que Denise Delouche lui a consacré. Cest lamour qui a conduit Eugène Boudin à Hanvec. En 1863, il se mariait avec Marie-Anne Guédès, native de cette commune. Monet fera cet hommage à lartiste : " Si je suis devenu peintre, cest à Eugène Boudin que je le dois ". Le peintre Corot ne fut pas moins admiratif : " Monsieur Boudin, vous êtes le roi des ciels ". Cest ici, au lieu dit Lanvoy, loin dune Normandie quil aimait, mais dont il appréciait moins " les poseurs et de parasites dorés ", quil croqua sa vie et celle des autres, en suivant les rythmes et événements de la vie rurale. Il séjourna de nombreuses fois à Lanvoy, dans le manoir de Kerohan. Lanvoy, où la légende cette fois, raconte quil y avait un rocher où lon conduisait les vieux chevaux pour les abandonner aux loups