Une femme de conviction
Françoise Louarn est une femme occupée. Très occupée. Chaque jour ou presque, elle enchaîne les rendez-vous en coiffant tour à tour la casquette délue de la Chambre dagriculture, de conseillère régionale, de suppléante du député Christian Ménard
ou les trois à la fois. Difficile dans ces conditions de conduire seule son exploitation de Kernevez, à Argol. « Cest pour cela que jai passé la main à ma fille et à mon gendre depuis six mois. Mais je participe toujours à la conduite de lélevage. Dici quelques années, je prendrai vraiment ma retraite », explique-t-elle avec un peu de regret. Françoise Louarn a pris le relais de ses parents en 1987, à 36 ans. Auparavant, elle travaillait en tant quingénieur agronome dans un service régional du ministère de lAgriculture. Et puis ses parents ont pris leur retraite. Aucune de ses trois surs ne souhaitait prendre la suite. Elle a donc quitté un poste confortable et bien rémunéré
pour des journées à rallonge et des fins de mois parfois difficiles.
« Je nai jamais regretté ce choix, jaime la terre. Je savais que tôt ou tard, jy reviendrai. Je my suis complètement épanouie. » Les premières années sont pourtant éprouvantes, « il a fallu retrousser les manches pour mettre la ferme aux normes. Jai fait comme les autres agriculteurs à cette époque. Ni plus, ni moins. » Les voisins regardent avec un peu damusement ce petit bout de femme entouré de ses quatre enfants et dun mari non agriculteur. « Le premier hiver sest passé, puis le second
Et jétais toujours là », samuse-t-elle. Pour rendre la ferme viable, elle porte le quota de 100 000 l à 200 000 l de lait et revoit complètement lorganisation de lexploitation familiale : tout est rationalisé. « Un bon agriculteur est avant tout un bon chef dentreprise. Il faut absolument être pro, surtout à lheure actuelle. »
Mondialisation
Le contexte na en effet jamais été aussi défavorable aux paysans bretons, fortement concurrencés par les produits venus des pays du Sud, de lEst, dAmérique. Les poulets brésiliens, le buf argentin, les légumes polonais
envahissent les étals des grandes surfaces et des magasins discount. « Comment voulez-vous rivaliser avec les prix pratiqués par ces pays. Cest tout bonnement impossible dautant quon nous impose en France des normes sanitaires très exigeantes
Ces pays-là nont pas toutes ces contraintes. » Lagriculture conventionnelle est inquiétée mais aussi lagriculture biologique. La France impose en effet un cahier des charges bien plus contraignant que celui rédigé au niveau européen. Ce qui handicape les agriculteurs biologiques français et ouvre largement la porte aux produits de nos voisins italiens, allemands, espagnols
Face à cette mondialisation du secteur agricole, Françoise Louarn avance quelques solutions. « Tout dabord, un jeune agriculteur doit construire un vrai projet de vie. Ensuite, il faut être le plus pro possible. Je me répète mais je pense que cest la clé de la réussite. » Cela passe par une excellente gestion technique et économique de lexploitation. Notamment par la mutualisation des moyens entre plusieurs exploitants. « La nouvelle Loi dorientation facilite cela. Les Cuma vont aussi dans le sens dune mise en commun des outils de travail. Ce qui génère des économies de temps et dargent. » Françoise Louarn souligne le rôle fondamental de la formation continue « or seulement 12 % des agriculteurs finistériens y participent. Cest bien trop peu. » Il existe pourtant de nombreuses instances qui dispensent conseils et stages. À commencer par la Chambre dagriculture. Les groupements de vulgarisation agricole (GVA) dans lesquelles Françoise Louarn sest beaucoup impliquée, remplissent aussi cette fonction. « Aller voir les pratiques du voisin ou bien celles du paysan malgache est très instructeur. Il ne faut surtout pas rester dans son coin. »
Malgré tout, Françoise Louarn avoue quelle « a peur pour lagriculture bretonne. Le nombre dexploitations diminue de façon dramatique. » Alors, elle planche sur les voies de diversification possible comme les biocarburants, la filière bois-énergie, le biogaz
Ces solutions constituent des niches porteuses au même titre que lagriculture biologique, les labels, les ventes directes à la ferme
« Lagriculture doit se développer dans différentes directions. Il faut ouvrir un maximum de portes. » Françoise Louarn travaille beaucoup sur ces questions avec Christian Ménard, le député UMP du Centre Finistère. « Jai accepté de devenir sa suppléante car je pensais ainsi pouvoir faire passer mes idées au niveau national, au ministère de lAgriculture. Cest effectivement le cas. Je pense que nous avons pesé dans la dernière Loi agricole et notamment sur laugmentation de la part des biocarburants dans lessence. »
Éduquer au goût
Au Conseil régional, Françoise Louarn a rejoint la commission environnement. Au menu des débats : lénergie, Natura 2000, lagriculture, le patrimoine naturel
Les OGM viennent aussi de temps à autre alimenter les discussions. Lélue finistérienne préfère rester prudente sur ce sujet éminemment sensible : « Quand, ils permettent de guérir une maladie, les OGM sont une bonne chose. En revanche, les semences génétiquement modifiées sont stériles, les paysans deviennent donc totalement dépendants des semenciers, en loccurrence des Américains. ça, cest très dangereux. » Elle revendique toutefois le droit à lexpérimentation, «or en France, ce nest plus possible à cause de José Bové et de ses amis », sénerve-t-elle.
Un autre sujet agace Françoise Louarn : le fossé entre le discours et le comportement des consommateurs. Toutes les enquêtes dopinion soulignent les exigences du public à légard de lagriculture qui doit être extrêmement respectueuse de lenvironnement, scrupuleuse quant aux normes sanitaires, inventive
De multiples sondages indiquent aussi la bonne image de lagriculture biologique et le soutien affiché aux producteurs locaux. « Or dans les faits, le consommateur achètera le poulet le moins cher du rayon, peu importe quil vienne de Thaïlande, du Gers ou du Chili
Cest navrant et désespérant. » Lélue est dautant plus révoltée quelle se sent démunie face à ces comportements. Comment sensibiliser lacheteur, comment impulser un « achat citoyen » ? « Cest difficile de répondre. Sans doute faut-il commencer par travailler avec les plus jeunes : leur servir des produits locaux de bonne qualité et non de la bouffe aseptisée venant don ne sait où. »
Éduquer le goût, informer sur lorigine des produits, communiquer sur le travail des agriculteurs
Autant de champs quil faut encore défricher. Françoise Louarn ne désespère pas. « Je suis par nature optimiste. Il le faut dans ce métier. » Elle sest efforcée de transmettre cette nature positive à ses quatre enfants. Dans quelques années, elle tachera de passer le message à ses petits-enfants. Peut-être quainsi la ferme de Kernevez restera encore dans la famille.
Adèle Morlet