La zone humide, richesse à préserver
La zone humide a longtemps été considérée comme un endroit stérile et inquiétant. Aujourdhui, ses atouts sont mis en avant : biodiversité, dénitrification, régulation des eaux
Aussitôt arrivé dans le bourg de Trémaouézan, plusieurs panneaux indiquent le site de Langazel et ses sentiers de randonnée. Cette zone humide constitue la richesse de cette petite commune de 440 habitants située au nord de Landerneau. Pourtant, il sen est fallu de peu pour que cet espace naturel ne devienne en 1978 une usine de broyage des ordures ménagères. « La mobilisation des habitants et dassociations a permis darrêter ce projet et de montrer lintérêt de cette zone humide. Lassociation Langazel est alors née », relate Julien Moalic, animateur de cette structure. Désormais, une partie de la zone humide est classée Natura 2000 car elle abrite des espèces animales protégées : le Triton marbré, les papillons Damier de la Succise et Ecaille chinée, lEscargot de Quimper, la Fauvette pitchou, le Busard Saint-Martin, le Martin-pêcheur dEurope
De nombreuses plantes rares élisent aussi domicile dans ces tourbières et landes humides. « On peut citer la drosera qui est une plante carnivore, la sphaigne qui est une mousse. On trouve aussi des orchidées, des linaigrettes
Langazel est une véritable niche écologique », ajoute Julien Moalic. Toute cette biodiversité est scrupuleusement observée, répertoriée, protégée par lassociation qui gère au total 90 hectares* (sur une zone globale estimée à 300 hectares). Pour autant, le site nest pas sous cloche. Les habitants de Trémaouézan, les randonneurs, les écoliers des alentours larpentent souvent. Les agriculteurs participent aux fauches organisées chaque année
« Autrefois, des paysans exploitaient ces terres et jusquà la Seconde Guerre mondiale ils extrayaient la tourbe pour se chauffer. Ca a toujours été un lieu de vie », tient à souligner Julien Moalic.
Filtre épurateur
Des centaines dautres zones humides parsèment le territoire finistérien. Certaines nexcèdent pas quelques hectares ; dautres dépassent 100 hectares. Elles présentent aussi des aspects très différents selon leur situation dans le bassin versant : tourbières et landes humides, prairies humides, marais deau douce, marais deau saumâtre
La présence de leau varie aussi beaucoup de lune à lautre : tantôt omniprésente, tantôt occasionnelle. Malgré toutes ces différences, les zones humides remplissent les mêmes fonctions. À commencer par celle de réservoir de biodiversité : 30 % des espèces remarquables et protégées vivraient dans ces zones, deux tiers des poissons consommés par lhomme sy reproduisent et sy développent, les oiseaux migrateurs sy réfugient
Les zones humides régulent aussi les eaux. « Elles agissent en fait comme une éponge : elles retiennent les eaux en hiver et les restituent progressivement durant les périodes chaudes. On comprend ainsi leur importance en cas de très fortes précipitations voire dinondations », indique Julien Moalic. Ces zones jouent également le rôle de filtre épurateur : elles piègent les matières en suspension et dégradent les nitrates, les phosphates, certains pesticides et métaux. Les zones humides ont aussi longtemps rempli un rôle économique : des tanneries et des minoteries sy sont installées, les agriculteurs y faisaient paître leurs bêtes
Au cours du XXe siècle, elles ont été peu à peu délaissées. Au mieux, elles ont été abandonnées. Au pire, elles ont été asséchées ou remblayées pour laisser place à des prairIes sèches ou à des parkings
10 % du territoire
Lintérêt pour ces espaces naturels est réapparu dans les années 70-80. Dans le Finistère, çà et là des collectivités ont pris conscience de cette richesse. Notamment la communauté urbaine de Brest (voir article ci-dessous). Le Conseil général a, quant à lui, lancé en 2002 un vaste inventaire de toutes ces zones humides. «En recoupant diverses données et en faisant des relevés, nous avons recensé 10 % de zones humides sur le territoire. Nous ne disposons toutefois pas de données très précises partout. Ce recensement va être envoyé à toutes les collectivités afin quelles puissent connaître létendu de ce patrimoine et surtout le protéger via le Plan local durbanisme », explique Pierre Thulliez, responsable de la cellule espaces naturels sensibles au Conseil général.
Le Département envisage de compléter ce document en effectuant une étude complémentaire sur le bassin versant de lAulne. Il encourage aussi les collectivités à Lenrichir et à lapprofondir. La Communauté de communes de Plabennec et des Abers a initié un tel travail en 2004. « Le territoire compte aussi 10 % de zones humides, certaines ont été considérablement dégradées. Certaines communes ont bien pris conscience de lintérêt de préserver ces espaces et lintègrent désormais dans leurs documents durbanisme », note Xavier Georges, de lassociation Abers nature qui est chargée de faire cet inventaire complémentaire. Le travail de pédagogie est aussi important pour que la population se réapproprie ces zones trop longtemps dénigrées.
Adèle Morlet
*Langazel est propriétaire de 5 hectares, loue 35 hectares et gère 50 hectares appartenant au Conseil général.
1 100 hectares protégés
sur Brest métropole océane
Hier, la prairie Saint-Gouesnou était un espace insalubre délaissé par les agriculteurs et colonisé par des dépôts sauvages en tout genre. Aujourdhui, elle attire sur ses sentiers et ses bancs publics les habitants de Gouesnou. « La réhabilitation de cette zone humide date de 1999. Nous avons redonné à ce site son aspect originel, aménagé un chemin sur pilotis, installé des panneaux dexplication. Cest un site exemplaire, dautant quil est placé en plein cur de Gouesnou », indique Jean-Christophe Gautier, ingénieur au service espaces sensibles de Brest métropole océane. Sur le territoire, beaucoup dautres sites ont ainsi été remis en état. Dès 1991, les élus ont en effet pris conscience de lintérêt de préserver les 1 100 hectares de zones humides que compte la communauté. Très vite, ils ont classé ces espaces en zones naturelles humides protégées (NHP), ce qui les préserve de toute urbanisation, remblaiement
Trame verte et bleue
Ils ont aussi établi des Contrats prairies avec des agriculteurs afin quils entretiennent ces espaces sans recourir aux produits phytosanitaires, au drainage
« Malheureusement, nous avons été obligés de mettre fin à ces contrats pour nous conformer à la législation nationale. Cest bien dommage », regrette Marie-Thérèse Roger, vice-présidente de BMO en charge de la protection du patrimoine naturel et sensible. Depuis deux ans, la communauté sest engagée dans un autre dispositif : le Contrat de restauration et dentretien des zones humides. Passé avec lAgence de leau Loire-Bretagne, ce contrat permet de planifier des actions sur cinq ans. « Nous nous engageons à entretenir chaque année 63 hectares de zones humides et 43 km de cours deau. Nous recourrons à des entreprises dinsertion comme Sato relais et Prélude qui font des travaux de dessouchage, débroussaillage
Il faut aussi enlever des dépôts dordures, déblayer
», énumère Jean-Christophe Gautier.
La zone humide retrouve alors ses fonctions dorigine : gestion qualitative et quantitative de leau, refuge pour la faune et la flore
« Cela permet aussi de valoriser nos paysages, de les montrer aux habitants », complète Marie-Thérèse Roger. Ce programme dun coût annuel de 300 000 euros sinscrit dans une politique globale de mise en valeur des paysages : la Trame verte et bleue. Lobjectif est de préserver les coulées vertes hors et dans lagglomération. «Peu à peu, les élus et les habitants comprennent tout lintérêt de garder ces espaces naturels, note Jean-Christophe Gautier. Ce patrimoine est un faire-valoir pour Brest et les communes environnantes. »
Adèle Morlet
Des roseaux mangeurs dazote
Dans les années 90, lIfremer met en valeur le rôle épuratoire du marais de Kervigen qui est situé sur les communes de Plomodiern et Ploeven. La Communauté de communes du Pays de Châteaulin et du Porzay décide alors de mettre à profit cette zone humide de 20 hectares (propriété du Conseil général) pour améliorer la qualité des eaux et diminuer les marées vertes. En 2003, des travaux sont entrepris dans le cadre du bassin versant du Porzay pour dériver vers le marais une partie des eaux du Kerharo. Du 1er mars au 30 juin 2005, la première mise en eau du marais et réalisé. « Nous avons eu des résultats tout à fait étonnants. Le taux dazote de leau qui passait par le marais diminue de 70 %. Si on rapporte sur lensemble du cours deau, le taux baisse de 20 %. Lazote passe de 32 mg/l à 27 mg/l », indique Alida Boishus, coordinatrice du bassin versant. Comment expliquer cet abattement ? « Les roseaux du marais et tous les micro-organismes se nourrissent de cet azote. » Ces plantes sont ensuite fauchées en janvier et février par lentreprise Volant de Plomeur. Elles couvriront les toits de maisons bretonnes. La communauté de communes prévoit dinonder davantage le marais dans les années à venir. « Ce qui est fait ici est toutefois difficilement reproductible ailleurs », tient à préciser Alida Boishus.